Thu, 27 Mar 2025
La Mauritanie  l'epreuve de l'immigration : entre partenariats europeens et tensions internes

Des Ouest-Africains dont des Senegalais et des Maliens ont ete recemment expulses de la Mauritanie, dans le cadre de ses engagements avec l'Union europeenne pour lutter contre l'immigration irregulire. Ces expulsions font partie d'une politique migratoire securitaire qui a suscite moult reactions, notamment au Senegal. Elles alimentent des critiques internes et internationales concernant les conditions de vie des migrants et les accusations de racisme. Les tensions s'accentuent dans le pays avec la montee du nationalisme et les enjeux socio-economiques lies l'immigration.

Dans cette interview avec The Conversation Africa, la chercheure Jocelyne Streiff-Fenart analyse la politique migratoire de la Mauritanie, particulirement en lien avec ces recentes expulsions de migrants.

La politique migratoire de la Mauritanie, telle qu'elle se manifeste dans l'accord migratoire entre Nouakchott et Madrid (2022) et le partenariat Union europeenne-Mauritanie (2024), s'inscrit dans la continuite des orientations qui se sont dessinees il y a une vingtaine d'annees.

La politique d'externalisation des frontires europeennes, adoptee en 2004 par le Conseil de l'Union europeenne, a rapidement trouve en Mauritanie un terrain d'application. Cela s'est produit lorsque les flux migratoires, qui se dirigeaient initialement vers Gibraltar et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc, se sont reorientes vers la ville mauritanienne de Nouadhibou.

Avec la mise en place des dispositifs Seahorse et Atlantis et du programme Frontex (Hera II en 2006), la Mauritanie a ainsi constitue un lieu d'experimentation des politiques migratoires europeennes. Celles-ci visent deleguer aux pays de depart et de transit l'endiguement des migrations irregulires en direction de l'Europe en echange de moyens financiers et logistiques.

Outre les benefices financiers, l'alignement sur la politique europeenne d'endiguement des migrations irregulires presentait des avantages non negligeables en termes de reconnaissance. Il a permis son gouvernement de se presenter comme un partenaire reconnu par l'UE.

En depit de la propension de la Mauritanie repondre aux injonctions de l'UE, la prohibition des circulations est longtemps restee etrangre aux representations locales : le thme de l'immigration n'etait pas mobilise dans les discours politiques et les campagnes electorales.

Au cours des recherches que nous avons menees avec Philippe Poutignat dans la ville de Nouadhibou au debut des annees 2000, nous avions pu constater que la presence de jeunes hommes en attente du passage vers les Canaries ne suscitait pas d'hostilite particulire. Dans cette ville cosmopolite, capitale economique du pays, l'immigre etait une figure familire integree au tissu economique. Les distinctions entre migrants reguliers, travailleurs immigres, clandestins n'avaient gure de sens.

Ces distinctions ne se sont imposees que progressivement, sous la pression accrue des organisations europeennes. Le durcissement des controles s'est traduit ds 2006 par un changement des methodes policires axees sur des arrestations preventives dans les foyers et dans la rue, souvent suivies d'expulsions (11637 en 2006. Ces mesures repressives ciblaient les "clandestins" ou "illegaux". Elles menacaient cependant de fait l'ensemble de la population etrangre.

Ce processus s'est inscrit dans un contexte politique o s'affirmait une tendance populiste nationaliste, pronant entre autres la mauritanisation des emplois . La montee du thme de l'identite nationale pouvait se constater la mme periode dans le programme d'enrolement des populations visant certifier la veracite de l'identite mauritanienne.

Lancee en 2011 cette operation biometrique de recensement a rapidement fait l'objet de critiques de la part de l'opposition et d'organisations militantes qui l'accusaient de discriminer les personnes ayant des noms consonance etrangre et de vouloir priver les populations negro-africaines de leur citoyennete.

Les polemiques sur cette operation montrent quel point le traitement politique de l'immigration s'imbrique avec la question socio-raciale. La Mauritanie est un pays marque par une longue histoire de domination sociale et symbolique. Les Maures "Blancs" ont exerce leur domination sur les "Noirs", negro-africains ou haratines. Ces derniers sont des Maures noirs descendants d'esclaves integres en position subalterne au sein de l'ensemble ethnique maure.

Les accusations de discrimination envers les Noirs, soupconnes d'tre des Senegalais usurpant l'identite mauritanienne, ont ravive les tensions. Elles ont reactive la memoire des "evenements" de 1989, o plus de 20 000 negro-mauritaniens avaient ete contraints de se refugier au Senegal. Ces evenements restent un sujet sensible, marque par la violence et les traumatismes de cette periode.

Abandonne au cours des annees precedentes au profit d'autres routes migratoires, le passage par la Mauritanie a recemment connu un nouvel engouement. En 2020, plus de 40 000 migrants sont arrives aux Canaries, ce qui a attire l'attention des autorites europeennes. Cela a justifie la formalisation de partenariats entre l'UE, l'Espagne et la Mauritanie, visant inciter ce dernier durcir sa legislation contre l'immigration "irregulire".

En depit de l'octroi de visas temporaires et d'une rhetorique plus humanitaire, axee sur la lutte contre les trafics d'tres humains et la protection des refugies, les controles issus de ces accords restent principalement securitaires. Ils se traduisent par une reprise de la cooperation policire (patrouilles conjointes, surveillance aerienne) et par une intensification des actions contre les clandestins (rafles, arrestations, expulsions).

Justifie par la "lutte contre la migration clandestine", le durcissement du controle, la mesure de l'ampleur de l'enveloppe financire de 210 millions d'euros pour 2024, n'est pas sans susciter de nouvelles tensions.

D'une part, ce durcissement implique le maintien prolonge sur place des migrants empches de circuler. Ce qui met le gouvernement en butte aux accusations d'une partie de l'opposition qui voit dans l'immigration une menace demographique et une concurrence sur le marche de l'emploi. On peut penser que la campagne d'expulsion des immigres repond aussi une manifestation de fermete usage interne, en reponse ces accusations de faire de la Mauritanie "la patrie alternative" de migrants illegaux.

D'autre part, les expulsions de ressortissants senegalais, maliens, ivoiriens et guineens pour la plupart, suscitent des tensions avec les pays voisins. Elles mettent serieusement en cause les rapports inter-etatiques dans l'espace regional. En temoigne "l'indignation" du gouvernement senegalais et la visite Nouakchott, le 17 mars, de la ministre de l'Integration africaine et des Affaires etrangres du Senegal. Sans compter (mais avec un poids politique sans doute moindre) les protestations des ONG et de la societe civile locale contre le traitement inhumain reserve aux expulses.

Plus que des defis relever, les migrants en Mauritanie se trouvent desormais en butte une nette aggravation de leurs conditions de vie qui est de deux ordres.

D'un cote, ils doivent faire face la multiplication des "tracasseries" qui touchent egalement les travailleurs immigres installes de longue date qui peinent se procurer les justificatifs attestant de leur regularite pour obtenir la carte de residence.

De l'autre, comme dans d'autres pays du Maghreb, la Mauritanie connat depuis quelques annees une poussee du racisme. S'il n'est pas propre la Mauritanie, il prend dans ce pays une resonance particulire du fait de l'imbrication entre les tensions raciales latentes internes et la xenophobie ouverte envers les etrangers de phenotype noir.

Souvent qualifiee de trait d'union entre l'Afrique blanche et noire, entre les zones sahelienne et saharienne, la Mauritanie est en effet un lieu de passage et de brassage des populations de la sous-region. Bien qu'ayant quitte la Communaute economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) en 2000, la Mauritanie a, jusque-l, accorde aux citoyens des pays membres, exemptes de visas, la liberte de circulation sur son territoire.

S'exprimant sur les recentes reconduites la frontire le ministre des Affaires etrangres a tenu reaffirmer avec force le maintien de la Mauritanie comme terre d'accueil des ressortissants etrangers des pays voisins, justifie "par un heritage commun, fait de brassage et de partage mutuels".

Le dernier episode des reconduites la frontire a un retentissement considerable. Il revle les contradictions que traverse la Mauritanie : d'un cote, les injonctions europeennes et la poussee nationaliste sur l'"identite mauritanienne". De l'autre, il y a les contraintes des relations diplomatiques regionales et les benefices des mobilites traditionnelles, telles que commerciales et de travail, pour le dynamisme economique du pays.

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