Benin : pourquoi l'armee peine  freiner l'avancee djihadiste

Benin : pourquoi l'armee peine freiner l'avancee djihadiste

The Conversation
16 Jun 2025, 08:45 GMT+

Depuis l'attaque d'aot 2019 Keremou, l'alerte est donnee. Le Benin, jusque-l epargne par la poussee djihadiste venue du Sahel, est entre dans une re nouvelle. Non pas celle d'une guerre classique, mais celle, plus floue et plus eprouvante, d'une guerre insaisissable. C'est une guerre contre des hommes sans uniformes, sans drapeaux, mais pas sans strategie. Et c'est l que reside l'un des defis majeurs de l'armee beninoise : elle affronte un ennemi qui ne cherche pas occuper, mais dissoudre.

En tant que chercheur, j'ai analyse la transformation de l'armee beninoise entre 1990 et 2020. J'explique ici pourquoi cette armee peine freiner l'avancee djihadiste dans le pays.

Sur le papier, la reponse est robuste. Plus de 3 000 soldats deployes dans le cadre de l'operation Mirador. Drones, vehicules blindes, avions de reconnaissance. De nouveaux equipements fournis par les Etats-Unis, la Chine, l'Union europeenne. Mme des drones de surveillance ont ete annonces. Pourtant, sur le terrain, le desequilibre persiste.

L'attaque violente du 17 avril 2025, revendiquee par le Groupe de soutien l'islam et aux musulmans (GSIM - Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, ou JNIM en anglais) fait 54 morts dans les rangs beninois. Deux fois plus qu'en janvier. En tout, depuis fin 2021, plus de 200 soldats sont tombes.

Le problme, selon plusieurs sources militaires, n'est pas materiel. Il est structurel. Les equipements sont l, mais ils ne sont pas toujours l o il faut, ni quand il faut. La base militaire de Kandi, 200 km des points chauds, ne peut intervenir temps. Les aeronefs ? Sous-utilises. Les drones ? En nombre insuffisant. Les soldats ? Trop jeunes, souvent mal prepares, parfois sans experience de combat reel. Il faut savoir piloter un drone, mais aussi savoir quoi on doit le faire regarder , resume un officier.

Et mme quand les armes sont sophistiquees, elles ne suffisent pas. Aprs l'attaque d'avril, des videos diffusees sur les reseaux sociaux montrent des terroristes exhibant des armes lourdes prises aux soldats beninois. Mitrailleuses, mortiers chinois, chargeurs entiers. On se demande comment, avec tout cela, ils ont pu reculer si vite. La reponse est simple.

Ce n'est pas seulement une question d'armes. C'est une question de coordination, de terrain, de rythme. Les groupes armes, eux, connaissent la zone. Ils passent par les pistes que les soldats decouvrent encore. Ils frappent, puis se replient dans des zones escarpees, inaccessibles, souvent de l'autre cote d'une frontire.

L'autre facteur, de nature plus politique, est l'isolement du Benin dans la zone. Depuis le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communaute economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), jusqu' la creation de l'Alliance des Etats du Sahel (AES) en septembre 2023, les accords de cooperation securitaire sont devenus caducs.

Plus de droit de poursuite. Plus d'operations conjointes. Plus de visibilite sur ce qui se passe quelques kilomtres de l'autre cote de la frontire. Les groupes armes profitent de cette brche. Ils oprent, puis se replient au calme. Ils savent qu'on ne viendra pas les chercher.

Cotonou, les autorites l'admettent. Le president Patrice Talon l'a reconnu dans son discours du 20 decembre 2024 : C'est le seul domaine o nous sommes encore en difficulte. La cooperation regionale est desormais geometrie variable. Et la geographie, elle, ne pardonne pas.

Mais au-del du militaire et du diplomatique, il y a le front interieur. L o la bataille est plus lente, mais plus determinante. Car dans le nord du Benin, les djihadistes n'ont pas conquis. Ils se sont fondus. Ils sont entres dans les villages. Ils ont noue des alliances. Ils ont recrute, par besoin, par promesse, par pression.

Ils n'ont pas besoin de prendre les villes. Ils installent des reseaux de renseignement. Ils paient bien. Ils creusent un puits ici, embauchent un jeune l. Ils connaissent les clivages : eleveurs contre agriculteurs, anciens contre jeunes, centre contre peripherie. Et ils exploitent chaque faille. Chaque silence. Chaque retard.

Le gouvernement en est conscient. Depuis 2021, il a adopte une strategie nationale de prevention de l'extremisme violent. Le projet Cohesion sociale des regions Nord du Golfe de Guinee (Coso), finance par la Banque mondiale, en est un volet : 33 millions de dollars pour tenter de restaurer la confiance, relancer la cohesion, offrir des alternatives. Quelque 524 500 beneficiaires sont cibles.

Mais pour beaucoup, le chantier est encore trop lent. Les projets sont lances, mais rarement ancres. Les communautes restent en marge. Et parfois, mme les mieux intentionnes peinent comprendre ce que signifie appartenir la nation dans un village oublie. Dans un espace o l'Etat ne vient qu'avec des militaires, mais sans routes, sans ecoles, sans soins.

Un acteur local, dans Parakou, localite situee dans le nord-est du pays, le resume :

Tant qu'il n'y aura pas de sentiment d'appartenance, les groupes armes auront toujours une longueur d'avance.

Il faut du temps, bien sr. Mais il faut aussi une autre methode. Mieux former les soldats. Mieux les equiper, mais surtout les accompagner. Il faut raccourcir les lignes de decision. Decentraliser le commandement. Mettre en place des unites mobiles, agiles, locales. Connatre le terrain, c'est dej le controler.

Il faut relancer une diplomatie de securite avec les pays voisins, mme hors Cedeao. Ouvrir des canaux techniques, bilateraux. Ne pas attendre que la politique regionale se stabilise pour agir. Les groupes armes, eux, ne demandent pas d'autorisation.

Et surtout, reconstruire le lien entre l'Etat et les populations frontalires. Pas seulement par des projets. Par la presence. Par la parole. Par la protection. Il faut faire en sorte que, dans un village, quand un enfant voit un militaire, il voit l'Etat. Et non une force etrangre.

Le Benin ne manque pas de volonte. Mais il lui faut mieux repartir son effort. La guerre contre le djihadisme ne se gagnera pas seulement avec des armes. Elle se gagnera en rendant les communautes plus fortes que la peur. En rendant l'Etat plus proche que les groupes armes. Et en acceptant que cette guerre-l, pour tre gagnee, doit d'abord tre comprise.

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