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Depuis plus de dix ans, les violences terroristes destabilisent le Sahel central (Burkina Faso, Mali, Niger), fragilisant les societes, les institutions et les regimes democratiques. Dans ce contexte, des coups d'Etat militaires ont eu lieu au Mali (2020, 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), invoquant la necessite de restaurer l'ordre. Ces regimes prolongent la transition au-del de son cadre temporaire, privilegiant la promesse de stabilite un retour constitutionnel.
En tant que chercheur, j'ai etudie les crises securitaires en Afrique de l'Ouest, notamment les conflits secessionnistes et leur evolution dans des Etats en permanente modernisation et democratisation. Selon moi, la trajectoire des institutions et des regimes politiques, ainsi que leur effet sur la paix et la securite au Sahel, constitue un sujet de recherche particulirement pertinent.
Dans cet article, j'explore comment l'insecurite persistante legitime les gouvernements militaires, o le pouvoir repose sur la gestion de la menace plutot que sur l'election, transformant ainsi la transition en un mode de gouvernance durable.
Les transitions militaires au Sahel central sont le symptome d'un echec plus large : celui des politiques internationales de lutte contre le terrorisme. Depuis 2013, l'engagement militaire etranger - travers l'operation Serval puis Barkhane, la force conjointe du G5 Sahel, ainsi que divers dispositifs bilateraux et multilateraux soutenus par l'Union europeenne - a privilegie une approche strictement securitaire. Cette strategie a eu pour effet de marginaliser des dimensions essentielles telles que la gouvernance democratique, la justice sociale et le developpement.
La coordination entre les multiples acteurs internationaux et locaux a manque de coherence, chacun poursuivant des agendas parfois divergents. Cette fragmentation strategique a favorise l'extension des violences : du nord du Mali vers le centre, puis dans l'ensemble du Burkina Faso et certaines regions du Niger comme Tillabery, Tahoua ou Diffa.
Les donnees d'Armed Conflict Location & Event Data (ACLED, une organisation qui recueille des donnees sur les conflits violents et les manifestations) montrent une nette augmentation des violences et des morts aprs 2020, principalement au Burkina Faso epicentre du terrorisme. Le nombre de decs lie aux violences a augmente de 28 % entre 2020 et 2022 (annee du coup d'Etat). Depuis 2020, le pays a enregistre plus de 28 000 decs (20 000 au Mali,7 000 au Niger).
Les consequences humanitaires sont alarmantes : des milliers de morts au Sahel central, la fermeture de prs de 10 000 ecoles et centres de sante (OCHA), et prs de 3 millions de personnes deplacees selon le Haut commissariat des unies pour les refugies (UNHCR).
Dans ce chaos, les groupes armes prolifrent. Ils ont de plus en plus recours l'utilisation de drones. Le Groupe de soutien l'islam et aux musulmans (GSIM), l'Etat islamique au grand Sahara (EIGS), Boko Haram (au Nigeria), la Katiba Macina (au Mali), ainsi que des milices d'autodefense et des groupes communautaires armes, contribuent aggraver les tensions locales.
La perte de legitimite des gouvernements civils et la defiance envers les partenaires internationaux se sont accentuees. Cela s'est traduit par un rejet massif de la presence militaire etrangre et une contestation croissante des elites locales. Des manifestations ont eclate Bamako (2020), Ouagadougou (2021) et Niamey (2023). La confiance envers la MINUSMA, Barkhane et la Mission de formation de l'Union europeenne au Mali (EUTM) s'est progressivement effritee.
Dans ce contexte, les transitions militaires apparaissent pour certains citoyens de ces pays comme une reponse l'echec des interventions exterieures. Les militaires sont percus comme les seuls capables d'agir dans un environnement domine par l'urgence securitaire. Or, cette reponse ne rgle ni les causes profondes ni les effets deletres du conflit.
Depuis 2020, les coups d'Etat militaires au Sahel central se multiplient, directement lies la persistance d'une crise securitaire profonde. Le Mali a ainsi connu deux coups en aot 2020 et mai 2021, suivi du Burkina Faso en janvier et septembre 2022, puis du Niger en juillet 2023.
Si les premiers coups d'Etat des annees 60 80 ont souvent ete attribues aux influences etrangres, la vague de coups d'Etat recente depuis 2020 au Sahel central, resulte en realite davantage d'une grave deterioration securitaire interne que d'une manipulation exterieure. Mais desormais, les dirigeants utilisent une rhetorique securitaire prevalente depuis les annees 2000 pour legitimer leurs actions politiques et judiciaires, reduisant ainsi tout debat politique au seul prisme securitaire.
Face l'echec securitaire des Etats, les regimes militaires du Sahel central ont adopte une strategie de durcissement, s'alliant des acteurs comme la Russie et les paramilitaires d'Africa Corps (ex-Wagner). Rejetant les approches multilaterales de la Minusma, de la Communaute economique des Etats de l'Afrique de l'ouest (Cedeao) ou de la France, ces regimes revendiquent leur souverainete et bouleversent la geopolitique regionale. Pourtant, les transitions se prolongent sans freiner les violences : les attaques terroristes se poursuivent, les groupes armes restent actifs.
Pire, cette reponse strictement militaire engendre des violations des droits humains, aggrave les tensions communautaires et favorise la radicalisation.
Ainsi, loin d'apporter une veritable stabilisation, les transitions deviennent progressivement des outils de repression politique, de restriction des libertes individuelles et de muslement des contre-pouvoirs, notamment au Mali.
Finalement, la combinaison complexe entre instabilite politique et securitaire entretient ce cycle continu de transitions prolongees. Cela revle les limites intrinsques de ces transitions lorsqu'elles sont envisagees comme seule reponse la crise durable du Sahel central.
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La notion de transition, entendue comme une periode brve entre deux regimes politiques, tend perdre son sens au Sahel central. Traditionnellement, une transition comprend deux sous-phases : la liberalisation (ouverture politique) et l'organisation d'elections libres menant un regime democratique. Toutefois, au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorites militaires prolongent cette phase au point de consolider un nouveau pouvoir qui se veut permanent, et rompt avec la tradition de democratisation.
Les assises nationales, censees tre inclusives, sont devenues un outil de legitimation du pouvoir militaire au detriment des elections. Ces assises, tenues au Mali (septembre 2020, decembre 2021, juin 2023), au Burkina Faso (fevrier 2022, octobre 2022, mai 2024) et au Niger (concertations limitees et non nationales), se presentent comme des assemblees populaires, mais elles contournent les mecanismes democratiques en excluant les voix divergentes et en operant sur la base d'un consensus preetabli favorable aux militaires.
Elles se substituent l'election en definissant la duree de la transition, en erigeant des colonels en generaux, en nommant des presidents de la Republique, et en fixant les orientations economiques du pays. Ces pratiques traduisent une institutionnalisation de la gouvernance militaire, eloignee du caractre temporaire d'une transition.
Paralllement, les regimes militaires jouissent d'un soutien populaire alimente par un rejet massif de la France, de la communaute economique des Etas de l'Afrique de l'ouest (Cedeao) et des elites politiques traditionnelles. La perception d'un manque de compassion et de solidarite dans la lutte contre le terrorisme, les sanctions imposees par les institutions regionales suite aux coups d'Etat, percues comme des relais des puissances occidentales, ont legitime aux yeux des opinions locales un retrait des trois Etats de la Cedeao.
Ce contexte a contribue la creation de l'Alliance des Etats du Sahel (AES), structure vocation securitaire mais de plus en plus politique. L'AES cherche structurer un nouvel ordre regional en bousculant les equilibres regionaux.
Le discours souverainiste, profondement anti-occidental, s'appuie la fois sur le passif colonial et l'echec securitaire des partenaires classiques. Il a permis de materialiser le depart de la France de la region, sans pour autant construire une veritable autonomie strategique. Le remplacement de la force Barkhane par Wagner, devenu Africa Corps, interpelle toutefois sur la souverainete revendiquee.
La gouvernance militaire repose desormais sur un agenda securitaire renforce, o les elections sont repoussees sine die, les libertes restreintes et les droits humains souvent bafoues. Tout cela justifie par l'etat de guerre contre le terrorisme. Cette militarisation se manifeste aussi par l'integration des civils dans des gouvernements militaires et la mobilisation de forces paramilitaires comme les Volontaires pour la defense de la patrie (VDP) au Burkina Faso.
Face cette dynamique, la democratie electorale recule tandis que d'autres pays ouest-africains (Senegal, Cap-Vert, Benin) conservent une trajectoire democratique. Le contraste souligne les defis historique de securite et de stabilite politique communs l'ensemble des pays de la region. Il soulve surtout la question de l'evolution des regimes politiques en situation de conflits asymetriques.
Au Sahel central, on assiste ainsi une reinvention du logiciel de lecture des regimes de transition.


















