Sat, 29 Mar 2025
Les Baka, un modle ancestral pour preserver les forts du Cameroun

Les Baka, un modle ancestral pour preserver les forts du Cameroun

The Conversation
28 Mar 2025, 12:25 GMT+10

Les peuples chasseurs-cueilleurs du Bassin du Congo detiennent le secret d'une cohabitation harmonieuse avec la fort.

Lors de mes recherches de terrain en 2020, je marchais avec les anciens autochtones Ferdinand Mbita et Felix Mangombe sur un sentier sinueux menant leur fort au Cameroun. Nous sautions par-dessus des colonies de fourmis noires agressives, l'ombre d'arbres majestueux. chaque excursion, nous entendions les cris des singes. Une fois, nous sommes tombes sur les empreintes d'un gorille.

Ce sentier, prs de la rivire Dja, dans la region sud du Cameroun, se trouve cote du petit village de Bemba. Les habitants du village, des chasseurs-cueilleurs Baka, l'empruntaient regulirement pour chercher des plantes medicinales, cultiver leurs champs ou partir la pche ou la chasse.

Un an plus tard, lorsque je suis revenu dans le village, le sentier etait meconnaissable. La vegetation dense avait disparu, les arbres avaient ete abattus, l'accs aux rivires restreint. la place, une route industrielle avait ete tracee par une entreprise forestire autorisee par le gouvernement exploiter une vaste zone derrire le village.

En inspectant les degts, Mbita et Mangombe ont remarque que les arbres qu'ils utilisaient comme medicaments et les endroits o ils trouvaient du miel avaient ete transformes en une terre boueuse et defiguree. Autrefois, ils trouvaient des empreintes d'animaux. Desormais, seules restaient les traces des camions de bcherons. Les Baka sont morts , murmura Mbita, abattu par ce spectacle.

Cette histoire n'est pas unique. Au moins 40 % des forts camerounaises ont ete affectees l'exploitation forestire. cela s'ajoutent les concessions accordees aux societes minires, aux societes de chasse sportive et aux grandes entreprises agro-industrielles. Elles ont abattu des forts et cree des plantations de caoutchouc et d'huile de palme. Les effets sociaux et environnementaux ont ete devastateurs.

J'ai vecu dans le village baka de Bemba, dans le sud-est du Cameroun, pendant de longues periodes entre 2019 et 2021. C'est un petit village de 70 habitants. Les Baka sont environ 40 000 au total. Ils sont l'une des nombreuses communautes tributaires de la fort dans la region, mais sont les seuls chasseurs-cueilleurs.

Au depart, il a fallu consacrer beaucoup de temps instaurer un climat de confiance afin d'tre sr que la communaute comprendrait et accepterait ma recherche, qui visait comprendre la relation de la communaute avec la fort et la conservation. Au fil du temps, j'ai appris la langue baka. J'ai accompagne les gens lors de leurs sorties de pche, de chasse et de cueillette, j'ai mange avec eux, j'ai participe des ceremonies et j'ai discute de leur relation avec la fort. Grce cette immersion, leur monde s'est ouvert moi.

J'ai publie un article sur ces experiences en collaboration avec Felix Mangombe. Nous decrivons comment la pratique de partage des Baka est une technique precieuse de gestion et de conservation de la fort qui peut transformer la facon d'utiliser les forts.

Les programmes de conservation peuvent avoir des impacts sociaux et environnementaux devastateurs. Sur les 54 parcs de conservation du Cameroun et leurs peripheries, 70 % sont lies au deplacement force des personnes vivant dans la region. Certains habitants sont devenus des refugies de la conservation aprs l'expropriation de leurs terres pour creer des aires protegees. (Aucune etude ne quantifie encore ce phenomne au Cameroun.)

Lorsqu'on prive, sur le plan physique et psychologique, les communautes de leurs forts, elles sombrent souvent dans la pauvrete et l'alcoolisme. Cela peut aussi les pousser vers des activites nefastes comme le trafic d'animaux sauvages ou la destruction de la biodiversite.

Partout dans le monde, on assiste une evolution progressive vers des strategies inclusives pour la preservation des forts, o ceux qui vivent y sont impliques dans leur gestion. Mais ces collaborations sont souvent mal concues, car les grandes organisations et les gouvernements cherchent garder le controle de la conception et de la mise en uvre des projets.

Depuis au moins les annees 1980, les concessions forestires, une vaste zone de chasse sportive et l'aire de conservation protegee du Dja ont restreint l'accs des Baka de Bemba leur fort. Pourtant, leur lien avec cet environnement reste intact. Pour eux, les Baka et la fort ont ete crees ensemble. Ils interagissent avec elle travers leurs activites, mais aussi par leurs croyances liees aux esprits de la fort et aux anctres.

Cette relation guide leur utilisation des ressources et assure la perennite de la fort. Par exemple, ils ne considrent pas que les arbres ou les animaux doivent tre laisses intacts sans raison, ni qu'il faille exprimer de la gratitude ou rendre quelque chose en echange de ce qui est preleve.

Pour eux, le partage est la cle du bien-tre. Les anciens nous ont confie :

Si la fort est partagee correctement, tout le monde vivra bien.

Se considerant comme une partie integrante de la fort, les Baka ne font aucune distinction entre le bien-tre des humains et celui de la fort. Le partage ne se limite pas aux autres personnes, il s'etend aux esprits de la fort, aux animaux, mais aussi aux anctres et aux generations futures. Mme les elements immateriels, comme le rire et les ceremonies, sont activement partages.

Dans la pratique, cela se traduit par une limitation de la recolte, la mise en commun des biens et une grande importance accordee au bonheur collectif.

Les Baka considrent souvent que l'exploitation forestire, la chasse sportive et la conservation sont destructrices parce qu'elles prelvent du bois, des animaux et des terres de manire excessive et ne les partagent pas. Ces activites representent une menace existentielle pour eux, car ils ne peuvent concevoir une vie sans la fort.

La lecon tirer des Baka est que la conservation ne doit pas tre centree sur la realisation d'objectifs de biodiversite ou sur la capture d'une certaine quantite de carbone. Une fort est un paysage social. Le partage responsable des ressources et des benefices entre tous ceux qui utilisent la fort protge l'ensemble du systme.

Le sentier que j'ai parcouru avec Mbita et Mangombe a en partie repousse, rappelant la capacite de la fort se regenerer. Mais l'interieur, les cicatrices infligees la fort demeurent, tandis que les Baka de Bemba attendent l'arrivee des prochains etrangers.

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